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Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.

01 Oct

Créer, le désarroi d'une quête. Entretien avec Robert Holcman

Publié par Annie Claustres  - Catégories :  #Analyse d'Annie Claustres

Annie Claustres :
Vos lignes ont une liberté, une autonomie, quelque chose qui « scotche », parce que la multiplicité des circonvolutions, la vitesse d’exécution, la puissance de la liberté du trait, sont très rares. Le regard a du mal à suivre cette liberté.

 

Robert Holcman :
Je suis complètement désinhibé, affranchi de toutes les écoles, toutes les chapelles, que ce soit dans le champ artistique ou dans celui de la pensée intellectuelle.

 

Annie Claustres :
A propos de certaines de vos oeuvres, vous dites que ce n’est pas « top » mais vous êtes néanmoins conscient d’une certaine valeur artistique de ce que vous faites ?

 

Robert Holcman :
Evidemment ! Quand je dis que ce n’est pas top, je fais références à mes sculptures. En revanche, s’agissant de certains de mes dessins, c’est le super top, ça j’en suis foncièrement convaincu. L’art me fait éprouver le sentiment très narcissique d’appartenir à une élite. Il y a à la fois de la violence dans mes dessins et une immense certitude de soi. Quand j’achève un dessin, je suis abattu d’angoisse. Mais, quand je le regarde, je me dis : « Quand même... on n’est pas nombreux à pouvoir faire ça. » A l’heure actuelle, parmi tout ce que j’ai fait, c’est sans doute certains de mes dessins qui sont au plus haut niveau.

 

Annie Claustres :
Vous êtes sûr de vous…

 

Robert Holcman :
Oui. Quand je trouve qu’un de mes dessins est bon, je sais au fond de moi si les gens ont raison ou tort de porter telle ou telle appréciation, si j’ai raison ou si j’ai tort.

 

Annie Claustres :
Comment caractériser vos œuvres ? « Expression du ressenti »... « Expression inconsciente »... « Expression pulsionnelle »... « Exorcisme »... ?

 

Robert Holcman :
Expression... je pense que oui... Sans vouloir catégoriser, il y a beaucoup d’expressionnisme dans ce que je fais.

 

Annie Claustres :
Une pulsion mortifère aussi ?

 

Robert Holcman :
Pulsion mortifère ? Non. Ce n’est pas une pulsion mortifère, c’est encore pire, c’est une pulsion de violence. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de choquant pour les modèles. Quand une pose est finie, ils viennent se voir et sont surpris parce que sur le dessin, c’est moi qu’ils voient tout en se voyant, en se reconnaissant. Ils se voient déchiquetés, tout en étant reconnaissables ; ils se reconnaissent mais tout en étant broyés. Si je dessinais les modèles comme des cadavres paisibles, ce serait supportable pour eux. Mais les dessins qu’ils ont inspirés montrent des visages éclatés, déformés, remodelés... Or c’est dans le visage que gît la personnalité. Il s’agit de mort violente ou de violence sans mort... défigurés mais encore vivants... Il n’y a rien de paisible dans tout cela. Je pense que le ressort, le carburant, c’est la violence. Sans aucun doute. Les modèles ne sont qu’un support à l’expression de ma violence, violence qui s’exprime graphiquement sur leur image. C’est une violence qui ne les concerne pas mais ils en sont le support visuel.

 

Annie Claustres :

Vous êtes quelqu’un de violent ?

 

Robert Holcman :

Disons que je porte une violence en moi, une radicalité. J’aime que les choses soient tranchées. D’ailleurs, le thème que l’on nous avait donné lors des épreuves de modelage et de sculpture pour le diplôme de l’école Boulle était la communication. Moi, j’ai été farfouillé dans le stock de pièces de bois de l’école, des morceaux dont personne ne veut, et j’en ai retiré une grande stèle avec un trou en son centre. J’ai agrandi ce trou jusqu’à en faire une fissure, une stèle imposante, lisse, paisible, fissurée en son centre. Je suis arrivé second au diplôme de l’école avec cette sculpture. Seul trois camarades étaient devant moi, ils avaient fait une immense Montgolfière transparente, maintenue ouverte par des propulseurs d’air, d’où l’on entrait et sortait par des sphincters en plastique.

 

Annie Claustres :
...violence et radicalité, mais aussi cette liberté débridée qui est un espace de perception sensible pour celui qui regarde, qui fait que vous, comme artiste, vous ne nous touchez pas, absolument pas, seulement avec la violence et la radicalité...

 

Robert Holcman :
Vous avez trouvé mes dessins dérangeants et violents ; vous m’avez dit, dans le même temps, ressentir de la joie à voir virevolter et danser le trait léger, insouciant et insolent... voilà, c’est ça l’art... Pour moi, c’est ça l’art... C’est, à partir de la douleur, de l’impensé, du violent, du puissant, des ressorts de l’âme humaine, de l’âme du créateur, arriver à créer une oeuvre qui donne de la satisfaction à celui qui la regarde. C’est une transmutation, changer le plomb en or, plonger les mains dans la fange, la tourbe, la noirceur, et, par la magie de l’art, donner à voir une oeuvre qui peut à la fois enchanter et perturber, étourdir et déranger, rasséréner et inquiéter... dans tous les cas donner une satisfaction à celui qui la regarde... qui a envie de la regarder de nouveau...

Créer, le désarroi d'une quête. Entretien avec Robert Holcman
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Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.