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Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.

04 Oct

La déflagration du visage : des lignes incisives et mémorielles

Publié par Annie Claustres  - Catégories :  #Analyse d'Annie Claustres

Au-delà des multiples variations de la ligne proposées par chaque dessin, il est patent que la structure même des visages semble s’enfoncer dans la planéité du papier, comme happée par le néant, condamnée à l’anéantissement, alors que la brillance des lignes libres et autonomes leur confère une présence comme en suspens dans l’espace, et d’autant plus libres, comme détachés du fond afférent à la surface du papier, et venant d’autant vers le spectateur.

 

L’effet de profondeur crée une temporalité passée, alors que l’effet de suspens crée une temporalité du présent, mais aussi du futur. Ainsi, les visages semblent exister entre présence et absence, ce qui favorise un impact mnésique chez le spectateur. Leur expressionnisme, leur présence tragique, leur radicalité, leur hiératisme, leur langage visuel subversif, les inscrit sans conteste dans une histoire du portrait où chaque visage semble avoir subi une déflagration.

 

Les dessins de Robert Holcman viennent ainsi rencontrer les portraits du Fayoum, les têtes tragiques des Peintures noires de Goya, certains portraits réalisés à la plume de Victor Hugo, ceux d'Antoine Bourdelle (voir ci-dessous), les études préparatoires de Pablo Picasso pour les Demoiselles d’Avignon, les portrait de guerre de Georges Grosz, la série Tête d’Otage de Jean Fautrier, les dessins de Zoran Music, les autoportraits d’Antonin Artaud et ceux d’Arnulf Rainer (voir ci-dessous), les portraits de la série 18 octobre 1977 (la bande à Baader) de Gerhard Richter, ou encore les dessins récents de la série Drawings for Other Faces de William Kentridge, entre autres exemples. La charge mnésique est patente.

 

J’ai appris de Robert Holcman que le mot anéantissement en hébreu se traduit par Shoah. Il serait limitatif de circonscrire ce corpus de dessins à la mémoire de cette tragédie historique, car la charge mnésique se déploie avec une large amplitude historiographique, mais il ne convient pas non plus de l’occulter. Du visage humain au mort-vivant, c’est toute une histoire de l’impossible portrait, de la face anéantie, qui défile en effet dans le regard du spectateur. Les dessins de Robert Holcman sont en effet empreints d’une charge mortifère dont le geste créateur est le médiateur. Femmes, hommes, d’eux, l’on ne sait rien, de leur vie, de leur âge, du moment où leur humanité a été saisie.

 

Ce corpus en lui-même dessine en substance le portrait d’une foule anonyme, d’une masse humaine, d’une foule défigurée où l’humanité a été bafouée de manière tragique. Il n’en demeure pas moins que de ce tragique, Robert Holcman extrait une beauté par l’invention d’un langage visuel où la ligne s’affirme en majesté comme détentrice d’un sentiment de toute puissance.

La déflagration du visage : des lignes incisives et mémorielles
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Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.