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Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.

05 Oct

Une pratique pragmatique du dessin : des processus artistiques transgressifs

Publié par Annie Claustres  - Catégories :  #Analyse d'Annie Claustres

Le langage visuel créé par Robert Holcman témoigne incontestablement d’un talent dans le savoir-faire du dessin, de l’usage surprenant de l’encre noire, des variations infinies de la ligne, dans l’alliance de ce qui semble un accident sans possibilité de repentir et d’une beauté tout à la fois violente et jubilatoire, qui signe sans pareil sa création. Cet ensemble conséquent de dessins – environ cent soixante numéros -, réalisé en 1996-1997, se démarque sans conteste par son unicité si l’on pense à l’histoire du dessin contemporain, tout en venant rejoindre ce revival du dessin né dans les années 1990, et qui se poursuit encore aujourd’hui. Pour les artistes engagés dans cette recherche, il convenait de restituer au dessin sa pleine puissance en tant que médium à part entière, alors que l’histoire de l’art avait antérieurement eu tendance à l’assujettir à la peinture, à l’architecture, ou encore à l’installation, voire à le dénigrer en le qualifiant de simple esquisse.

 

En devenant autonome, le dessin a pu affirmer dès les années 1990 sa force subversive. Au demeurant, les processus artistiques à l’œuvre dans les dessins de Robert Holcman relèvent d’une pratique inventive, personnelle et non académique. Porte-plumes, certes, mais aussi bouts de bois, taillés selon la nécessité et l’effet souhaité, dont la nature peut être noble ou banale, lambeaux de mouchoirs en papier frottés avec force sur le papier pour réaliser une estompe dont la qualité esthétique ne laisse pas soupçonner la trivialité de la pratique en amont, réalisation d’outils permettant d’avoir à disposition un réservoir d’encre susceptible de réaliser autant de lignes subtiles, autant de taches abandonnées, choix du papier dont le fameux papier « Eléphant » détourné de son usage premier qui est celui de la reliure, entre autres exemples.

 

Au demeurant, il s’agit précisément d’une pratique artistique du détournement, tant en amont, dans le choix des processus, que dans le choix de s’attacher au portrait pour le subvertir. Le dessin est porteur de violence, de brutalité, de radicalité, dans sa réalisation même. Le corpus des années 1990 n’est pas en cela distinct des dessins réalisés par Robert Holcman antérieurement, et ce dès ses années de formation à l’Ecole Boulle où des empreintes de chaussures valaient pour autant de lignes libres, où de l’eau de javel permettaient la détrempe de l’encre noire lui donnant une présence fantomatique. Le papier est griffé, brutalisé, maltraité, voire arraché.

 

Mais le corpus des années 1990 se démarque entre autres par sa relation aux modèles qui sont aussi malmenés. Si le face-à-face avec le modèle peut être relativement long – quelques minutes –, et fort dense, comme nécessaire pour aspirer la substance moelle susceptible de générer l’expressivité du geste libre, le temps de réalisation de chaque dessin est d’une rapidité troublante – de trois à cinq minutes. Le modèle est détourné en son humanité, dont il est pourtant l’emblème, si tant est précisément que de lui se dégage suffisamment de présence, tout en regard, tout en courbes et formes, tout en intensité, pour que le rapt ait lieu, pour que la décharge créatrice advienne.

 

Le lieu de l’expérience est indispensable à la naissance du dessin. Robert Holcman confirme que sa création relève d’une « expression pulsionnelle » et qu’elle est dotée d’une « charge expressionniste » (entretien entre l’auteur et l’artiste, le 8 février 2016). Il note « son immense respect pour ce qui est la pratique de la main », ce dont témoigne le remarquable savoir-faire indispensable à la réalisation de cet ensemble de dessins. De ses années de formation à l’école Boulle, il revendique également avec force l’alliance de l’artisanat le plus savant et de l’art.

 

Au demeurant, on peut être surpris de l’entendre employer le vocable décoratif pour parler de sa création, mais il ne convient pas ici de le comprendre dans son acception ordinaire vouée à aseptiser la création comme objet superficiel du décor, mais bien au contraire dans son sens premier afférente à une historiographie de la création, une histoire des arts décoratifs. C’est en effet aux gargouilles du Moyen-Âge, celles de la cathédrale Notre-Dame, entre autres, que ce vocable renvoie quand il en fait usage (entretien entre l’auteur et l’artiste, le 8 février 2016) . Elles sont en effet dotées d’un savoir-faire sans pareil, et leur expressionnisme confine à la monstruosité, à la violence, et au tragique. La résonance est ainsi évidente.

Une pratique pragmatique du dessin : des processus artistiques transgressifs
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Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.