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Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.

27 Dec

Affranchissement et création : présentation de mon travail

Publié par Robert Holcman  - Catégories :  #Présentation par Robert Holcman

Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés. La rage destructrice se conjugue pourtant avec les lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Ils montrent principalement des lignes et des frottements sur des papiers dont la granularité est délibérément choisie.

 

Pourquoi cet enchevêtrement de lignes ? Juste pour le plaisir physique de laisser la main – de façon erratique ou censée l’être – cheminer sur le papier, guider l’outil dont s’écoule l’encre noire, construire l’image presque par devers moi, des entrelacs dont j’ignore tout au moment où je les fais, qui apparaissent pour rien à l’observateur, comme une écriture automatique picturale, geste autonome, freudien, dont le résultat final n’émerge qu’à la fin, à l’instar de l’image photographique qui apparaît dans le bain de révélateur. La pratique artistique est – en tout cas pour moi – non pensée, non préméditée.

 

D'un point de vue technique, ils procèdent d'un travail à l'encre, appliquée au bambou, au porte-plume, parfois au pinceau, et frottée sur le papier - papier lisse ou papier « Éléphant », lui-même strié – tout l'art consistant à, inconsciemment, profiter des stries du papier au bénéfice du dessin.

 

Cette appréhension du travail technique provient, pour une grande part, de ma formation à l'École Boulle, dont je suis sorti diplômé en 1980. Notamment, le travail sur la ligne, l'entrecroisement des lignes, l'impression et l'empreinte, ont été initiés dans les cours de dessins qui y étaient dispensés.

 

Dès le concours d’entrée à l’école Boulle, l’instinct d’affranchissement par rapport aux règles et aux canons du dessin s’est révélé : l’épreuve de peinture me révélant totalement dépassé par l’exigence de représentation, j’abandonnai pinceaux et palette pour étaler à même les mains les pigments tous juste sortis du tube, dans une violence expressive des couleurs brutes. C’est sans doute ce qui m’a valu mon admission dans cette prestigieuse école d’art, et pas mes pauvres capacités dans tout ce qui relève des disciplines techniques.

 

Ma distanciation par rapport aux fondements de l’artisanat – maîtrise technique, contrôle et dressage de la matière pour la faire correspondre à l’épure souhaitée – est ambiguë : je m’en affranchis tout en en portant l’héritage. J’introduis du chaos dans ce qui semble pourtant ordonné, mais – inconsciemment – je mets en œuvre, même en les détournant et en les trahissant, des techniques et des façons de faire qui, bien malgré moi, ont fini par m’imprégner. Ce n’est pas un hasard si j’ai fait face, parfois brillé, dans les disciplines artistiques (dessin, peinture, modelage, sculpture contemporaine), alors que les disciplines techniques ont failli me valoir d’être exclu en fin de première année tant je m’y étais révélé incompétent.

 

La création s’impose à moi ou, cela revient au même, elle libère en moi un geyser d’émotions que je me garde de réprimer, que je canalise tout au plus. Je suis un être impulsif, écorché, spontané, qui s’est harnaché et policé au fil de la vie et de mon activité professionnelle ; le dessin libère mes ressorts intimes.

 

Les encres noires ont été dessinées – pour l'immense partie d'entre eux à la fin des années 1990 – face à des modèles vivants dont le visage est le plus fréquemment capté ; le corps beaucoup plus rarement. Le corps humain, féminin essentiellement, est une source d’inspiration essentielle pour moi. Mes sculptures – pourtant presque toutes abstraites (seul les terres ne le sont pas totalement) – suggèrent des éléments non identifiables de l’anatomie humaine.

 

Ma main ne traduit pas que ce que mes yeux observent, loin de là. Les êtres et les paysages observés ne sont que le déclencheur d'une éruption intérieure, un geyser d'expressions qui souvent ont choqué les modèles qui posaient, en voyant leur visage ainsi laminé, abîmé, lapidé, leur apparence et même leur personnalité trahies et violentées par mon trait.

 

Dessiner à partir de modèles vivants est pour moi un déclencheur irrépressible d’émotions puissantes qui guident ma main dans l’explosion de noirceur, de violence, infligée au papier. C’est le rapport aux autres, à l’évidence, qui m’inspire, me fait exploser. En l’occurrence, des autres, immobiles, impuissants, anonymes, déclencheurs de ma libération artistique, intrigués par la vigueur, la vivacité, de ma gestuelle, et parfois effrayés quand ils en découvrent le résultat, quand ils se voient ainsi défigurés.

 

Sur ce blog, les dessins sont présentés sous forme de « billets », dont les titres procèdent à la fois d’un souci de catégorisation – certes discutable (identifiés par la technique mise en œuvre, la similarité dans la posture du modèle, la couleur ou le noir et blanc...) – et par l’imagination : je me suis laisser porter par le sentiment que m’inspiraient mes propres dessins, cette fois assemblés thématiquement.

 

On y trouvera aussi les analyses d’Annie Claustres, universitaire en histoire de l’art contemporain, qui est aussi mon agent artistique. Son premier texte expose les différents angles qu’elle a choisis pour commenter mes dessins. On trouve plus loin chacune de ses analyses, accompagnées d'extraits de l'entretien qu'elle a mené avec moi le 8 février 2016.

Encre sur papier "Elephant", 20 cm x 30 cm

Encre sur papier "Elephant", 20 cm x 30 cm

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À propos

Ces dessins sont caractérisés par la noirceur, la violence, la déstructuration des modèles captés, la déflagration infligée à leur visage. Mais la rage destructrice se conjugue pourtant avec les entrelacs joyeux des lignes qui virevoltent sur le papier, expression du plaisir du geste qui dépose l'encre. Un mot me semble déterminant pour les décrire : affranchissement. Je m'affranchis de toutes les règles. Sans entrave, je me laisse aller à la liberté, avec comme corollaire une sensation de solitude absolue dans la réalisation. Je suis maître en mon royaume, mais un royaume vide d’âmes. S'agit-il d'errance, comme pourrait le laisser croire le cheminement apparemment erratique de l'instrument dispensateur d'encre sur le papier ? Non, il s'agit d'une fausse improvisation : je crois improviser mais l'esprit, l'inconscient, le réflexe artistique, je ne sais dire... disons l'esprit, tient le licou serré à la main qui trace. Il s'agit sans conteste d'une sur-présence du moi intérieur, qui envahit tout, violente les modèles ravalés au rang de mèche d'amorçage.